Genève, fille de la neutralité
Le 27 septembre 2026, la Suisse votera sur l'initiative « Sauvegarder la neutralité suisse ». À Genève, l'enjeu dépasse la question fédérale : depuis 1815, c'est la neutralité qui a fait de la ville la capitale mondiale de la paix et du droit humanitaire. Ce rôle s'efface depuis 2022. Deux siècles d'une histoire commune éclairent ce que le canton risque de perdre.

Genève, fille de la neutralité
Il y a 211 ans jour pour jour, le 8 juillet 1815, le Conseil représentatif et souverain de Genève (ancêtre du Grand Conseil) ratifiait le protocole du Congrès de Vienne qui parachevait son rattachement à la Confédération suisse, dont les puissances venaient de reconnaître la neutralité perpétuelle. L'entrée de Genève dans la Suisse et la garantie internationale de la neutralité helvétique sont nées des mêmes négociations, conduites pour Genève par un même homme.


Charles Pictet de Rochemont était agronome et homme de lettres avant d'être diplomate. Il vivait retiré sur ses terres de Lancy lorsque ses compatriotes l'appelèrent pour plaider la cause de leur ville. Genève sortait alors de quinze années d'annexion à la France et venait de recouvrer son indépendance à la fin de 1813; réduite à un territoire morcelé, sans continuité avec la Suisse, elle avait besoin à la fois de rejoindre la Confédération et de s'assurer une protection durable. Aux congrès de Vienne, de Paris et de Turin, entre 1814 et 1816, Pictet obtint l'une et l'autre : le désenclavement qui rattacha Genève au reste du pays, grâce à la cession de six communes du Pays de Gex par la France, et la reconnaissance, par les grandes puissances, de « la neutralité perpétuelle de la Suisse et l'inviolabilité de son territoire », actée par le Traité deParis du 20 novembre 1815.
Pictet ne s'en tint pas là. En 1821, dans De la Suisse dans l'intérêt de l'Europe, il montra que cette neutralité servait le continent tout entier, et sa déclaration de 1815 ouvrit la tradition suisse des bons offices. Deux siècles plus tard, Genève vit encore de ce double héritage, et elle en a tiré bien plus qu'une place sur une carte : une vocation de paix et de droit.
Genève, capitale du droit humanitaire…

En 1863, cinq Genevois fondent le Comité international de la Croix-Rouge, à l'initiative d'Henry Dunant. Parmi eux, le général Guillaume-Henri Dufour, qui venait de conduire l'armée fédérale dans la guerre civile du Sonderbund avec une telle retenue que la Diète (ancêtre du Conseil fédéral) le surnomma « le pacificateur». C'est lui qui préside, en 1864, la conférence d'où naît la première Convention de Genève. À lui seul, il réunit la Suisse armée et la Suisse humanitaire, celle qui sait se défendre sans haïr. Pendant la Première Guerre mondiale, alors que l'Europe se déchire, c'est à Genève que la Croix-Rouge ouvre son agence pour rétablir le lien entre les prisonniers et leurs familles.

La Seconde Guerre mondiale, avec ses camps et ses dizaines de millions de victimes, a montré la nécessité d'un droit nouveau pour protéger les populations. Les États se réunissent alors à Genève et y adoptent, en 1949, les quatre Conventions deGenève, fondement du droit international humanitaire contemporain, aujourd'hui ratifiées par tous les États du monde, la Suisse en étant l'État dépositaire.Si le droit qui protège les blessés, les prisonniers et les civils dans toutes les guerres porte le nom de Genève, c'est qu'il fallait un sol neutre pour qu'un tel droit puisse naître et être respecté de tous.
… et de la diplomatie
La même logique a fait de Genève la capitale mondiale de la diplomatie. La ville accueille le siège de la Société des Nations dès 1920, puis le siège européen des Nations unies. Et chaque fois que les grandes puissances ont eu besoin d'un terrain pour renouer le dialogue, elles sont venues ici. En 1955, au plus fort de la Guerre froide, les quatre Grands se retrouvent à Genève, dans ce que l'on appellera l'« esprit de Genève ».

En 1985, Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev s'y rencontrent pour la première fois, un sommet qui ouvrira la voie au désarmement nucléaire et au dégel. En juin 2021 encore, Joe Biden et Vladimir Poutine choisissent Genève pour tenter de se parler. À chaque fois, une seule condition rendait la rencontre possible : un pays crédible parce qu'il n'appartient officiellement à aucun camp.

Un héritage en péril
Or, cette crédibilité est en train de se défaire. Depuis que la Suisse a repris, en 2022, les sanctions de l'Union européenne contre la Russie, Moscou l'a inscrite sur sa liste des États « inamicaux ». Les grandes médiations se tiennent désormais à Ankara, à Doha ou à Mascate, et le sommet que Genève accueillait encore en 2021 paraît aujourd'hui hors d'atteinte. La Suisse est passée du rang de médiatrice à celui de spectatrice.

Trois épisodes récents le donnent à voir. En juin 2024, la Suisse réunit au Bürgenstock une centaine de délégations pour une conférence sur la paix en Ukraine ; faute d'y avoir associé la Russie, l'un des deux belligérants, la rencontre reste sans portée, et jusque sous la Coupole fédérale on s'interroge sur l'utilité d'un sommet de paix sans la partie adverse. En novembre 2025, lorsque de vraies négociations s'ouvrent sur le sol suisse au sujet du plan américain pour l'Ukraine, c'est à Genève, mais dans les murs de la mission des États-Unis et sur un texte rédigé par Washington. Et en juin 2026, quand le Bürgenstock accueille les pourparlers entre Washington et Téhéran au sortir de leur guerre, la médiation revient au Qatar et au Pakistan, dans un complexe hôtelier qui appartient lui-même au Qatar. Les pays qui ont pris notre place de médiateurs viennent désormais médier chez nous, parfois dans leurs propres murs, pendant que Berne tient la conciergerie.

Restée pleinement neutre, la Suisse aurait pu conduire ces négociations au lieu de se borner à les héberger. Nul ne peut dire si l'issue en aurait été changée, mais la question mérite d'être posée.
Neutralité, crédibilité et prospérité
Voilà ce qui se joue le 27 septembre 2026. L'initiative « Sauvegarder la neutralité suisse » demande d'inscrire dans la Constitution ce qui, depuis deux siècles, protège ce pays. Une neutralité sans ambiguïté nous tient à l'écart des conflits et nous évite de devenir une cible ; elle laisse la Suisse coopérer et se préparer avec d'autres armées sans nouer d'alliance qui l'obligerait à combattre pour un camp ; elle écarte les sanctions contre un État en guerre, hors du cadre de l'ONU, qui rangeraient la Suisse dans un camp, tout en empêchant que son territoire serve à contourner celles des autres États ; elle permet de condamner une agression sans se faire l'instrument d'une puissance contre une autre. C'est à cette condition que le pays garde la parole ouverte avec tout le monde, et donc la capacité d'œuvrer pour la paix. L'initiative veut enfin que ce choix appartienne au peuple : en 2022, l'engagement de la Suisse face à une puissance nucléaire s'est décidé en quatre jours, sans votation, quand l'adhésion à la Société des Nations en 1920, puis à l'ONU en 2002, avait été tranchée par les citoyens, aux urnes. Dans une démocratie, c'est au peuple de décider des grands choix de politique étrangère. Deux cents ans après Pictet de Rochemont, une question nous est posée : la Suisse veut-elle rester ce pays qui parle à tous et que tous écoutent ? De sa neutralité dépend sa crédibilité ; de sa crédibilité dépend la Genève internationale ; et de la Genève internationale dépend une large part de la prospérité du canton : près de quarante organisations internationales, plus de quatre cents ONGs, environ un emploi sur dix dans le canton. Défendre la neutralité, c'est préparer l'avenir : à l'heure où les relations internationales se tendent et où la géopolitique se durcit, le monde a plus que jamais besoin d'un lieu où chacun peut venir se parler et faire la paix.
Et Genève doit être ce lieu.
Comité pour la Genève Internationale et sa neutralité
